Il y a longtemps que je ne vous ai pas donné de nouvelles de l’élevage de poules de notre fille Clémence. Je ne faisais que mettre en application l’expression « pas de nouvelles- bonnes nouvelles ». Les plus perspicaces d’entre vous auront donc déjà compris que si je vous donne des nouvelles aujourd’hui c’est qu’elles ne sont pas si bonnes que ça. Bonne déduction. Tout allait pour le mieux jusqu’à ce qu’on déplore des disparitions de plus en plus fréquentes au sein de cette petite famille, parfois recomposée. Clémence a très vite soupçonné maitre Renard de ne pas être étranger à ces disparitions. Pensant que notre fille serait contente que nous tentions de prolonger la vie de ses poules chéries, nous lui avons suggéré de prévenir le garde chasse afin qu’il organise une battue. Clémence a répondu par un refus catégorique, estimant que nous voulions sauver ses poules du renard pour pouvoir les manger nous-même, et ajoutant que si le renard prenait des poules c’était pour nourrir ses petits, n’ayant pas comme nous le choix de manger des légumes. Elle préférait donc laisser faire la nature, estimant que pour une poule, mourir entre les dents d’un renard n’était pas pire que mourir pendue par les pattes, un couteau en travers de la gorge.
Nous avons donc respecté son choix. Et le renard s’est installé dans la facilité de venir de plus en plus souvent chercher sa pitance devant notre porte, en plein jour, sous nos yeux.

La photo ci dessus a été prise vers 7 heures du matin, depuis la porte de la cuisine. Le temps est couvert donc les poules tardent à descendre de l’arbre. Le renard est patient, il sait qu’elles ne vont pas passer toute la journée dans le figuier.
Je reconnais qu’avec les feuilles on ne voit pas grand chose. Voilà le même arbre sans les feuilles:
Bon j’avoue que la photo est un peu sombre mais le temps d’enlever les feuilles la nuit était presque tombée.
La cadence de reproduction des gallinacés a beau être fort élevée, la courbe de croissance de l’élevage est en ce moment en train de s’inverser, les critères de sélection du renard pour choisir ses victimes n’étant pas forcément en cohérence avec la bonne gestion démographique de l’élevage, le goupil ayant plutôt tendance à capturer la poule qui protège ses petits plutôt que les coqs en surnombre qui courent plus vite que leur ombre, surtout quand ils sont aux trousses d’une jeune poulette.
Le doute est donc en train de bousculer les certitudes de Clémence qui commence à se demander si le renard ne pourrait pas de temps à autre manger des mulots, des ragondins, des corbeaux, des lapins ou ce qu’il veut pourvu qu’il aille chasser ailleurs que devant notre porte. Elle commence à se poser la question de savoir si la condamnation à mort d’une poule par jour par le renard, si attentif soit-il à la bonne croissance de ses petits, ne va pas finir par être un motif suffisant pour le condamner lui-même à la mort-sûre. Car l’idéal serait bien sûr de trouver le moyen de préserver les poules du renard sans condamner celui-ci de façon aussi radicale. Nous avons donc discuté des différentes possibilités envisageables, et tenté dans un premier temps d’effrayer le renard en lui criant dessus et en lui courant après dans l’espoir qu’il comprenne que nous n’étions plus d’accord avec ses agissements. Mais cela n’a été d’aucune efficacité. Le renard partait se cacher dans le champ de blé, revenait au bout de quelques minutes et ne repartait que lorsqu’il avait capturé sa poule quotidienne.
L’autre possibilité envisagée a été de parquer les poules dans un espace clos, auquel le renard n’aurait pu accéder. Mais est-il préférable de priver à jamais les poules de la liberté à laquelle elles sont désormais habituées plutôt que de condamner un prédateur sous prétexte qu’il a des petits à nourrir? D’un autre côté a-t-on le droit de condamner à mort un animal qui ne fait qu’assurer la continuité de son espèce sous prétexte qu’il se laisse tenter par des mets fort alléchants que nous avions voués à un destin différent? Je n’ai encore une fois pas la réponse. Et je ne prétends pas que nous devrions, comme au moyen-age, trainer le renard devant un tribunal pour décider de son sort. Les animaux étaient jugés à l’époque parce qu’ils étaient considérés comme responsables de leurs actes, comme la truie de Falaise qui à l’issue d’un procès de 9 jours avait été condamnée à la peine du talion, mutilée et exécutée sur la place publique devant tous les cochons du village pour avoir en partie dévoré un bébé de 3 mois. Les animaux ne sont plus considérés aujourd’hui comme responsables de leurs actes mais ce n’est pas pour autant toujours simple de se poser en juge suprême et de décider de leur sort, sauf bien sûr quand c’est pour se nourrir de leur viande.
Pour notre cher renard, nous envisageons finalement de laisser les chasseurs, moins scrupuleux que nous, décider de son sort.

















