Lors des épisodes précédents je raconte notre arrivée à Madagascar et nos trois premiers jours sur l’île. Nous en étions au lundi soir, à notre arrivée au village de Vohitrandriana après une longue journée de marche. Le match de foot entre les équipes féminines de Vohitrandriana et Faliarivo est bien avancé. Nous assistons à la fin du match et à la victoire de Faliarivo.
S’ensuit le match entre les garçons qui se solde lui aussi par la victoire de Faliarivo. Normal il y a des instituteurs à Faliarivo et des institutrices à Vohitrandriana. Mieux que ça: même le chef du village est une femme.
C’est Madame Ravaoarisoa, ici à côté d’un des membres du conseil municipal dont elle fait elle aussi partie. Nous allons être invités, après le match de foot, à manger et à dormir chez elle. Le repas est comme d’habitude fait de riz et de poulet. Le jus de cuisson du poulet arrose le riz et l’eau de cuisson du riz est servie comme boisson d’accompagnement. Nous avons été à chaque fois très touchés par les efforts déployés pour nous recevoir le mieux possible. On nous a toujours proposé bière, coca, eau minérale, sodas, eau gazeuse et le traditionnel alcool de canne à sucre. On nous a toujours servi les morceaux de choix alors que les notables du village mangeaient les bas morceaux.
On voit ici la partie cuisine: un petit feu au centre de trois cailloux, sur lesquels on pose les différentes marmites rangées le long du mur. Il vaut mieux que le feu reste petit car tout est très inflammable, des nattes sur le sol au toit en bambous en passant par les murs en planches. Et surtout les maisons n’ont pas de cheminée. La fumée s’échappe comme elle peut par les portes et les fenêtres quand elles sont ouvertes, ou à travers le toit quand tout est fermé.
L’enfumage permanent des maisons se traduit par le noircissement du haut des portes et des fenêtres.
Vu notre nombre nous déclinons l’invitation à dormir et demandons à nous installer dans une des salles de classe. Cela nous est accordé de bon cœur, et Maurice peut ainsi profiter seul de la pièce et du lit qui en occupe un côté. Il nous signale au passage que c’est préférable pour nous car il y a souvent des puces dans les cases. Marion ne tardera d’ailleurs pas à s’en apercevoir à ses dépens: le lendemain matin elle est couverte d’énormes boutons et pense dans un premier temps à une attaque de moustiques. Mais vu le nombre de piqûres, l’altitude où nous sommes et la température de la nuit cette éventualité est vite écartée. Il s’agit bien d’une attaque de puces qui a du se passer la veille au soir pendant le repas.
Cette photo a été prise le surlendemain, alors que les symptômes avaient déjà bien diminué. Au cours de son périple dans les villages après notre départ elle aura la désagréable confirmation qu’elle a une cote énorme avec ces petits animaux.
Au cours des différents repas, et au delà des discours de bienvenue, échanges de remerciements et autres compliments, parfois un peu longs qu’impose le protocole traditionnel, nous sommes informés de la réalité de la situation sur place. Pas toujours brillant. On nous apprend par exemple qu’il devient de plus en plus difficile de conserver ses zébus. Des bandits armés viennent les voler jusque dans les villages, y compris en plein jour au nez et à la barbe des villageois qui n’osent s’interposer, craignant les armes des bandits. Les paysans sont très attachés à leurs zébus mais ne veulent pas risquer la vie des habitants de leur village pour sauver leurs troupeaux. Nous sommes atterrés par cette nouvelle, révoltés même. Maurice nous explique que les gens de sa commune sont d’un tempérament pacifiste et qu’il ne les imagine pas prendre les armes pour affronter les bandits. La discussion s’engage sur les moyens envisageables pour enrayer ce phénomène. Le système qu’ont trouvé les villageois étant pour l’instant de parquer le troupeau (il ne reste que 10 zébus pour tout le village) dans des endroits très difficiles d’accès, loin du village. Maurice nous raconte que quelque temps avant un voleur de zébus avait été surpris et tué par les habitants d’un des villages d’Antroeta. La mère du bandit a porté plainte en disant que son fils était parti pour ce village et n’en est pas revenu. Une enquête a eu lieu et 7 paysans sont allés en prison, dont le chef du village. 2 sont ressortis mais 5 y sont encore. Peu de temps après le village était détruit, incendié par les complices du bandit en guise de représailles. Les villageois, terrorisés, semblent résignés à se laisser déposséder de leurs troupeaux.
Nous allons nous coucher mais avons, malgré la fatigue, du mal à trouver le sommeil, tracassés par ce que nous venons d’apprendre. Le bruit de la pluie tropicale sur les tôles ondulées de l’école est assourdissant. Mais la journée que nous venons de passer finit par avoir raison de ces obstacles au sommeil et nous sombrons pour une bonne nuit réparatrice.
Nous nous réveillons tôt et après un petit déjeuner fait de café et de riz nous prenons le départ pour Tanambao où nous devons inaugurer la nouvelle école. Maurice nous suggère de rendre visite avant de quitter le village à deux familles particulièrement pauvres pour leur donner des vêtements apportés par les Angéli. Une des deux familles vit dans une case de moins de 2m sur 3 faite d’un tressage de bambous et dont la porte est cassée. Deux sœurs. Une veuve mère de 6 enfants et une mère de trois enfants dont le mari est parti vivent à l’intérieur. Les deux sœurs paraissent avoir entre 20 et 30 ans et tous les enfants moins de 10 ans. La plus jeune des sœurs, assise par terre est en train de tresser du papyrus pour confectionner un chapeau traditionnel qu’elle maintient avec ses pieds. Elle semble très émue de notre présence. Elle essaie de continuer son travail mais ses mains tremblent et elle n’y arrive pas. Elle ne relève pas la tête. Maurice cherche dans le sac des habits pour jeunes enfants mais n’en trouve pas. Les habits de petite taille peuvent convenir aux mamans mais sont trop grands même pour les plus grands des enfants. Les larmes me montent aux yeux face à une telle pauvreté. Je repense aux pleins sacs de vêtements devenus trop petits pour nos enfants que nous aurions pu apporter si nous y avions pensé. La plus jeune des sœurs reste penchée sur son ouvrage, sans parvenir à travailler. Au moment de sortir de la case je vois les larmes couler sur les joues de Cathy et les yeux de Marc tout rouges alors que pour une fois ce n’est pas la fumée qui les irrite. Je quitte cet endroit la gorge serrée et le cœur rempli de larmes, en culpabilisant de ne rien pouvoir faire de plus.
Quelques mètres plus loin nous faisons une halte au temple où est célébré tous les dimanches l’office religieux.
Vous ne rêvez pas. Les chevrons posés sur les cailloux font office de bancs alors que la tôle et le pupitre sont réservés au pasteur. Le temple n’a jamais été achevé faute de moyens. Les pignons, après s’être écroulés ont été reconstruits deux fois et sont en train de s’écrouler pour la troisième fois. Tous les murs prennent l’eau et commencent à se fendre en deux. Là encore nous discutons de ce que nous pourrions faire. La chef du village nous dit que les maçons ont évalué à 40 le nombre de sacs de ciment nécessaires pour reconstruire les pignons mais qu’à 25 000 A le sac ce n’est pas envisageable pour son village. Cela ne fait pourtant que 360 €. Nous sommes moins optimistes et pensons que vu l’état des murs ce n’est pas avec 40 sacs de ciment qu’on peut terminer le bâtiment et le consolider. Madame Ravaoarisao nous dit que la reconstruction du temple, pour ce village à plus de 90% protestant est la priorité absolue. Nous nous engageons à réfléchir à ce que nous pourrions proposer.
Quand nous quittons le village il est 8 h passé et une horde d’enfants nous suit en chantant. Nous devons être à Tanambao avant midi pour inaugurer la nouvelle école car le sacrifice du zébu ne peut pas se faire l’après midi.
Après les pluies d’hier soir et de la nuit le temps est en train de bien se dégager.
À certains endroits inaccessibles subsistent quelques morceaux de forêt primaire.
Heureusement il n’y a pas que des passages difficiles. À certains endroits des marches ont été creusées dans le rocher.
Nous nous retrouvons soudain face à une foule nombreuse.
Toute la population de Tanambao est venue à notre rencontre. Les notables se sont avancés les premiers suivis par les trois institutrices en blouses blanches et tous les enfants de l’école. Ils viennent à notre rencontre en chantant et en dansant accompagnés en musique par la fanfare composée de flûtes et tambours.
Nous sommes contents d’arriver, nos jambes n’étant pas totalement remises de la journée d’hier. Nous n’irons pas plus loin aujourd’hui, ce qui n’est pas fait pour nous déplaire.
Nous sommes reçus dans l’école où on nous offre le café, après quoi commencent les cérémonies d’inauguration. On peut remarquer les coiffures traditionnelles Zafimaniry.
Comme dans chaque village nous sommes assis aux côtés de Maurice et de tous les notables face à la population et aux enfants du village. Les échanges de politesses durent toujours assez longtemps mais les enfants chantent l’hymne national avec un tel entrain et une telle énergie que c’est toujours un moment agréable. Après le protocole vient le moment du sacrifice du zébu.
Je ne vais pas rentrer dans les détails, ni argumenter par des photos mais juste signaler que nous avons été gênés par des pratiques qui nous ont semblé cruelles, en tous cas par une forme de maltraitance qui aurait largement pu être écourtée, voire évitée. Ce à quoi nous avons assisté nous a passablement coupé l’appétit, ou du moins l’envie de manger du zébu ce jour là.
1 heure plus tard l’animal avait changé d’aspect mais sans cela l’école ne pourrait être utilisée, de même que tout nouveau bâtiment.
La cérémonie d’inauguration de l’école consiste à en faire 6 fois le tour en chantant et en dansant pour l’asperger du sang du zébu à l’aide de sa queue (celle du zébu) en guise de pinceau.
Ce n’est qu’après avoir coupé le traditionnel ruban que les enfants peuvent rentrer dans l’école.
La salle de classe est bien remplie mais il y a beaucoup d’enfants à l’extérieur.
L’attraction est telle dans l’école qu’il n’y a personne pour profiter des bancs et du point de vue de la cour de récré.
Personne non plus au village en contre bas.
Après le repas de midi reste à inaugurer le terrain de sports. Re discours, re ruban mais pas re zébu, ouf. Nous profitons d’un moment de calme pour discuter entre nous du déroulement du sacrifice du zébu. Nous sommes d’accord pour en parler à Maurice. Cathy s’en charge et lui explique que nous ne prétendons pas remettre en cause leurs traditions mais que nos traditions à nous consistent à éviter de maltraiter les animaux avant de les tuer. Nous estimons qu’un animal stressé avant l’abattage produit des toxines qui rendent sa viande moins bonne, avec pour exemple le cas du gibier qui est tué lors d’une chasse à courre, et dont on donne la viande aux chiens. Maurice a été très réceptif et a promis de donner des consignes pour le sacrifice du lendemain.
Pendant le match de foot la chef de Vohitrandriana coiffe Marion selon la tradition Zafimaniry.
Le matériel est rudimentaire mais efficace.
Le match commence au moment ou la coiffeuse entre en action.
Un genre de balai assez raide fait office de peigne.
Certains spectateurs, prudents, assistent au match depuis le village. Le temps menace.On remarque trois petits bâtiments surélevés. Ce sont des greniers à grains.
Et voilà le travail, en moins de trois quarts d’heure.
Nous allons être bien inspirés de remonter à l’école avant la fin du match, un nuage plus gros que les autres ayant décidé de se déverser d’un coup.
Ceux qui étaient encore dehors sont trempés. La journée est pourtant loin d’être finie. Il reste encore la cérémonie, plus festive et plus symbolique, de tuerie des insectes.
Suite au prochain épisode…
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