Lors d’un récent article (le terroir qu’est-ce?), nous posions la question des raisons qui ont fait que la plupart des vins d’aujourd’hui sont produits avec autant de moyens technologiques et œnologiques. Comme toute évolution, celle-ci ne s’est pas faite en un jour.
Essayons de récapituler.
Jusqu’aux années 60-70, les vignes étaient plantées aux densités adaptées à la traction animale. Chez nous les rangs étaient espacés de 1.80m à 2m et les pieds d’environ 1m.
La mécanisation s’est progressivement généralisée, avec dans les fermes un tracteur qui passait entre les rangs de vigne et assurait les autres travaux des petites exploitations de polyculture-élevage majoritaires dans nos régions.
Puis sont entrés en scène, jusque dans les fermes les plus reculées, des techniciens bourrés de bonnes intentions qui, ayant eu la chance d’être allés à l’école ont été chargés par les firmes qui les employaient de faire évoluer ces pauvres paysans que nous sommes. Il est vrai que sans eux, nous aurions risqué d’être réticents à abandonner nos habitudes (ou nos savoir-faire). Ils nous ont enseigné tous les bienfaits de la modernité en agriculture. Aidés en cela par les revues et les journaux agricoles qui nous vantaient les mérites des engrais et des désherbants, des semences certifiées, des aliments concentrés pour nos animaux et des élevages hors sol. Les chambres d’agriculture, en principe neutres vis à vis des intérêts économiques des firmes multinationales marchandes de machines et de molécules chimiques en tous genres, nous ont poussés dans le même sens, nous démontrant par A + B qu’il n’existait plus de salut pour l’agriculture de grand-papa, qu’il fallait évoluer à tout prix et ne pas regarder en arrière sous peine d’être condamnés à creuver de faim. S’emmerder à travailler avec des tracteurs étroits entre des rangs espacés de 2m? Mais pour quoi faire? « Arrachez donc un rang sur deux et vous pourrez passer avec un gros tracteur qui vous servira aussi à détruire vos vieilles prairies pour y semer du maïs, ça rapporte beaucoup plus (surtout aux marchands de matériel, de semences, d’engrais et de désherbants). Vous craignez de faire moins de rendement de raisin? Mais pensez donc, on va vous vendre l’engrais qu’il faut pour que la vigne produise autant qu’avant avec deux fois moins de pieds! Vous avez peur que ça fasse aussi pousser l’herbe? Pas de souci, on va vous vendre des désherbants auxquels rien ne résiste sauf la vigne. Vous verrez ce sera nickel et vous gagnerez beaucoup plus d’argent ».
Si après une telle avalanche d’arguments imparables nous n’étions toujours pas convaincus, venaient les arguments financiers:
-Primes pour l’achat de matériel, à condition qu’il soit neuf. Notons au passage que la subvention versée au paysan aboutit au final dans la poche du marchand de tracteurs.
-Prêts à taux réduits, à condition toujours que ce soit pour du matériel neuf. L’état prend en charge une partie des intérêts, le paysan rembourse le capital et le reste des intérêts. C’est le Crédit Agricole qui vendange et qui fait la fête avec le marchand de tracteurs.
Commence alors l’engrenage: crédits à rembourser donc besoin de produire. Pour produire besoin d’acheter terres et matériel de plus en plus gros car l’ancien ne suffit plus, donc besoin d’emprunter à nouveau et ainsi de suite.
« Et puis plantez de nouvelles vignes, il y a des primes pour ça, à condition bien sûr de planter des clones. C’est très bien les clones, au moins on est sûr qu’ils sont tous pareils et qu’ils vont produire abondamment avec des taux de sucre élevés. En plantant vos vignes à 3.60m d’écartement vous pourrez les travailler avec votre gros tracteur. Avec les engrais et les désherbants vous pouvez cultiver de grandes surfaces, d’autant plus qu’avec la machine à vendanger (apparue dans les années 70) il n’y a plus le souci de trouver de la main d’œuvre pour ramasser la récolte. Et puis surtout il faut RATION-NA-LI-SER! Plus question de bricoler avec des cuviers en bois, des petits pressoirs et des barriques. Achetez donc de grandes cuves, en inox de préférence parce que c’est plus hygiénique. Mais attention, avec les grands contenants il faut contrôler les températures, c’est plus comme avant. Par contre ça ne fonctionne bien qu’à condition d’utiliser les levures que nous avons sélectionnées, qui vous mettent à l’abri des arrêts de fermentation et vous garantissent les arômes qui plaisent au consommateur ».
Autre outil de persuasion, les statistiques qui, suivant comment on les utilise, permettent de prétendre ce que l’on veut. Exemple:
-85% des vins sont vendus en GD (grande distribution), DONC il est plus prudent de viser la GD pour vendre son vin. Sur une petite appellation comme la notre, pour vendre en GD il vaut mieux être à moins de 3 euros la bouteille, sinon les ventes seront anecdotiques.
-Ce que reconnait le plus facilement l’acheteur de GD sur une bouteille, en dehors des marques fortes que sont Bordeaux, Champagne, Bourgogne et quelques autres est la mention du cépage DONC il vaut mieux mentionner le cépage.
- En dégustation, les arômes les plus facilement identifiables et reconnaissables par le consommateur moyen sont les arômes primaires, genre pipi de chat dans le sauvignon blanc ou poivron vert dans le cabernet franc DONC il faut que ces arômes soient présents dans les vins si on veut qu’ils plaisent à une majorité de consommateurs. Notons que cette condition nécessite un ramassage des raisins avant maturité, une protection efficace des moûts contre l’oxygène et un levurage avec les levures appropriées.
Que tous ces arguments nous aient été assidûment répétés pendant des années, on le comprend quand ils sortaient de la bouche des commerciaux qui avaient à nous vendre soit des engrais et des désherbants, soit des produits œnologiques, soit du matériel agricole qui permettait de réduire la main d’œuvre pour limiter les coûts de production. Mais que ce discours nous ait été rabâché par des gens de la chambre d’agriculture ou de l’INAO c’est beaucoup plus difficile à admettre. Il est évident en tous cas que durant des années, aucun discours officiel ne laissait la moindre chance de salut à une viticulture respectueuse des traditions et de l’environnement. Le leitmotiv étant: on est en AOC parce que c’est comme ça depuis 1937 et on met à profit les progrès de la science pour s’adapter au marché et faire des vins qui correspondent à la demande. La rentabilité, que dis-je, la survie économique passe OBLIGATOIREMENT par le progrès technologique qui seul permet de conserver une compétitivité économique par rapport à nos concurrents.
Dans nos régions de polyculture-élevage où la culture vigneronne n’est pas ce qu’elle peut être dans d’autres régions, cette évolution vers une viticulture technologique n’a pas connu de réelle opposition. La notion de terroir n’était pas suffisamment présente pour contredire la théorie selon laquelle on pouvait produire des vins avec deux fois moins de pieds de vigne et continuer à revendiquer l’AOC et donc la notion de terroir. De plus l’argument des conseillers selon lequel il fallait dorénavant chercher à exprimer dans les vins les arômes primaires, de cépage, ne plaidait pas en faveur d’une viticulture traditionnelle, cherchant à mettre en valeur les originalités locales.
Et pourquoi diable personne n’a jamais incité le vigneron à aller vers la valorisation du terroir, des spécificités liées aux traditions locales? Pourquoi personne n’a tenu un discours selon lequel les évolutions techniques mises au service des traditions locales auraient pu donner des vins à forte identité qui s’ils n’avaient pas intéressé la GD avec ses 85% de part de marché auraient pu intéresser certains des acheteurs qui constituent les 15% qui achètent leur vin ailleurs, ne recherchent pas le pipi de chat dans le Sauvignon(là je mets une majuscule, quand ça ne sent pas le pipi de chat), et qui sont prêts à payer un Côtes de Duras plus de 3 euros? Pourquoi personne n’a jamais parlé des consommateurs avertis, des bons cavistes, des sommeliers dans les bons restaurants qui recherchent tout sauf des vins standards. Pourquoi personne n’a jamais dit qu’à Duras il y avait des vignes qui méritaient qu’on y consacre les mêmes efforts et la même passion que consacrent à leurs vignes certains vignerons d’autres Appellations proches de chez nous? Peut-être tout simplement parce que personne n’avait rien à y gagner.