Nous assistions hier, lors d’une « journée bio » à un débat entre vignerons sur la mise en place d’un règlement européen sur la vinification biologique.
Le cahier des charges en cours de discussion doit définir les règles de vinification qui permettront d’utiliser à partir de la campagne 2010 la mention « vin biologique » qui jusqu’à présent n’existe pas, la seule mention autorisée étant « vin issu de raisins biologiques ».
Bien évidemment, comme d’habitude, le souci de la grande majorité des vignerons est de pouvoir bénéficier de ce nouvel outil de communication en s’épargnant des efforts supplémentaires. Celui qui utilise des copeaux de chêne ne voit pas pourquoi cette pratique devrait être interdite, sans quoi à ce compte là il faudrait interdire aussi les barriques de chêne. Celui qui a recours à la thermo vinification ou à la flash pasteurisation prétend que si on interdit le chaud pourquoi ne pas interdire le froid. Celui qui emploie des grosses doses de soufre prétend que si on fait des vins bios déviés à cause d’une limite trop basse du taux de soufre on va se coller une mauvaise image etc…En clair chacun campe sur ses avantages acquis et sort en dernier recours l’argument suivant, qu’il prétend imparable: si on s’impose des contraintes que d’autres pays n’ont pas cela va avoir des répercutions sur nos coûts de revient et on va perdre en compétitivité.
Nous avons connu récemment le même genre de débats lors de la réécriture des cahiers des charges des appellations à l’occasion de la réforme des AOC. Seules les contraintes imposées par les instances nationales ou européennes ont été acceptées par les syndicats d’appellations, uniquement parce qu’ils n’avaient pas d’autres choix. Tout ce qui aurait pu être rajouté volontairement dans les cahiers des charges, que ce soit en termes de pratiques viticoles, de vinifications ou de contraintes environnementales dans le but de valider des différences entre les vins d’AOC et les vins d’IGP (vins de pays)a été violemment refusé par une immense majorité de vignerons.
On peut donc aujourd’hui produire des vins d’AOC en utilisant toutes les techniques autorisées par le règlement européen pour les autres vins, la principale contrainte pour bénéficier de l’AOC étant de planter sur la zone de l’AOC les cépages autorisés et de respecter des rendements plus faibles qu’en vin de pays ou en vin de table.
Quelques vignerons dont nous faisons partie prétendent au contraire que la crédibilité d’un signe, qu’il s’agisse du signe« vin biologique » ou du signe « Appellation d’Origine Contrôlée » passe par une vraie différence, une vraie garantie pour le consommateur que le « vin biologique » sera différent du « vin issu de raisins biologiques » ou que le vin AOC sera différent du vin de pays. Nous sommes convaincus que la crise grave que connaissent aujourd’hui nos AOC est le résultat de trop de laisser-aller, trop de laxisme pendant toutes les années où le vin manquait, où la demande était forte pour des vins « de qualité », et où, le consommateur étant prêt à payer le prix, on s’est mis à mentionner sur les étiquettes « Château », « Médaille d’Or », « Bordeaux Supérieur », sans parler des « Premier Grand Cru Classé » et autres inscriptions fumeuses qui ne mangeaient pas de pain mais qui faisaient vendre.
La leçon devrait servir aujourd’hui aux gens qui ont à charge de prendre les décisions pour notre avenir. Au lieu de çà on refait les mêmes erreurs, on continue à prendre le consommateur pour un idiot et on veut continuer à lui faire prendre des vessies pour des lanternes.
Car aujourd’hui, après la réforme des AOC, rien plus qu’hier ne garantit au consommateur que le vin d’AOC exprime la vraie originalité d’un terroir et qu’il n’est pas reproductible ailleurs que là où il a été produit. Et demain, après la mise en place de la règlementation européenne sur le vin biologique, rien ne garantira au consommateur que le vin biologique en question ne contient pas d’acide tartrique, d’alginate de potassium, de caséinate de potassium, de dioxyde de silicium, de bicarbonate de potassium, d’enzymes pectolytiques ou d’hydrochloride de thiamine, ces quelques douceurs faisant partie d’une liste bien plus longue des produits autorisés dans les vins bios.
Les vignerons bios qui les utilisaient hier mais ne pouvaient mentionner sur les étiquettes que « vin issu de raisins biologiques » pourront continuer à les utiliser demain, toujours sans le mentionner sur les étiquettes mais en marquant, par contre, « vin biologique ».
Et dans quelque temps on s’étonnera que le consommateur se détourne des vins bios et que l’engouement pour ce type de vin, provoqué en partie par les révélations de certains journalistes ou associations de consommateurs sur la composition des vins conventionnels, retombe comme un soufflet. On accusera les médias, les lobbys anti-alcool, les politiques ou « l’Europe » d’être la cause de notre misère au lieu de nous accuser nous-mêmes, vignerons, de n’avoir pas su prendre nos responsabilités en s’imposant par exemple de ne marquer « vin biologique » qu’à la condition de mentionner sur l’étiquette tout ce qui a été rajouté au raisin biologique pour aboutir au vin contenu dans la bouteille.